©
Marathon de Venise
Publié le ven. 29 mai 2026 par Finishers

Marathon de Venise : 40 ans à fouler la Sérénissime

En 2026, la Marathon de Venise fête ses 40 ans. Quarante éditions d'automne vénitien, de brouillard sur la lagune, de milliers de runners venus du monde entier pour vivre ce qui est probablement le marathon le plus cinématographique de la planète. Pour l'occasion, on a sorti les archives et on vous raconte tout : le parcours, les records, les anecdotes, les galères et les grandes premières, depuis le tout début.

Pour comprendre ce qu'a représenté la première édition, il faut partir d'un détail savoureux : en 1986, courir dans les rues de Venise était officiellement interdit. La ville la plus fragile d'Europe, administrée par une bureaucratie jalouse de ses pierres et de ses canaux, n'avait tout simplement pas prévu que des gens transpiraient entre ses palazzi. Organiser un marathon dans ces conditions relevait autant du tour de force administratif que de la vision sportive.

C'est Piero Rosa Salva qui porte ce projet un peu fou, qui convainc, négocie, insiste, et finit par décrocher les autorisations nécessaires. Le 18 mai 1986, 713 coureurs s'élancent de Stra en direction de Venise. Le tracé de cette première édition se termine au Campo Santi Apostoli, dans le quartier populaire de Cannaregio. Pas le décor le plus glamour de la Sérénissime, mais c'est ce que les organisateurs ont pu arracher aux autorités. Le public vénitien, curieux et enthousiaste, garnit les quais pour regarder passer ce spectacle inédit. La réaction est immédiate : ce truc-là, ça marche.

Salvatore Bettiol remporte l'épreuve en 2h18'44, Paola Moro chez les femmes en 2h38'10. Podium 100% italien 🇮🇹. Bettiol récidive l'année suivante et devient le premier "lion" du palmarès, une image qui donne d'ailleurs son logo à la course : le lion ailé de Saint Marc, symbole de Venise depuis des siècles, gravé sur chaque médaille de finisher 🏅.

Un parcours qui n'a jamais cessé de grandir

L'une des grandes histoires de la course, c'est celle de son tracé. En 40 ans, le parcours n'a cessé d'être enrichi, déplacé, repoussé vers le cœur de la ville. Chaque modification gagnée de haute lutte sur une administration qui gère Venise comme ce qu'elle est : un patrimoine mondial à protéger autant qu'une ville à vivre.

Pendant les premières années, la course reste contenue dans ce qu'il est raisonnablement possible de faire traverser à des milliers d'athlètes. Puis en 1991, tout bascule. Pour la première fois, les organisateurs obtiennent l'autorisation de faire franchir le Grand Canal aux coureurs, via un pont de barges flottantes monté spécialement pour l'occasion. L'arrivée migre vers Ca' di Dio, bien plus proche du cœur historique. Ce pont flottant, assemblé quelques jours avant la course, démonté dans la nuit qui suit, est né ce jour-là. C'est lui, plus que tout autre élément, qui fait passer d'un marathon sympa en expérience unique au monde.

Les années suivantes apportent leur lot d'améliorations. Le tracé gagne un passage dans le centre de Mestre, faisant de la course un vrai voyage de la Vénétie profonde vers la lagune. Le Parco San Giuliano (le deuxième plus grand parc d'Europe) entre dans le parcours et devient l'un des points de soutien les plus animés de toute la course 🌳. Plus récemment, c'est le nouveau complexe culturel M9 de Mestre qui s'invite dans le tracé, ancrant la course dans une ville qui se réinvente.

Mais le grand moment de consécration arrive en 2011, quand la Piazza San Marco intègre officiellement le parcours. Les images qui en résultent font le tour de la planète et deviennent la carte postale définitive de la course. Des milliers de coureurs traversent à présent la place la plus photographiée du monde, entre le Campanile et la Basilique. Avant cette date, on longeait le secteur sans vraiment y pénétrer. Depuis, courir Venise, c'est vraiment traverser Venise.

Venezia | Venice (Italy) | Jorge Franganillo | Flickr

(Crédit Photo : Jorge Franganillo)

Le parcours dans sa forme définitive : une leçon de géographie émotionnelle

Aujourd'hui, le tracé de du "Venice Marathon" est une œuvre à part entière 🎨. Ça commence à Stra, devant la Villa Pisani, dont le parc baroque du XVIIIe siècle ouvre exceptionnellement ses grilles pour accueillir les coureurs avant le départ. Les 30 premiers kilomètres longent la Riviera del Brenta à travers un paysage de villas nobles dont les façades se reflètent dans les eaux de la Brenta. Plat, rapide, propice aux bonnes sensations. C'est là qu'on gère ses efforts, parce qu'on sait ce qui arrive ensuite.

Après Mestre et le Parco San Giuliano, le parcours débouche sur le Ponte della Libertà 🌁 : quatre kilomètres de ligne droite plate reliant la terre ferme à l'île 🏝️. La vue sur la lagune y est à couper le souffle, le vent de face parfois aussi 💨. C'est ici que la course bascule vraiment, que les jambes commencent à négocier et que le mental entre en scène.

L'entrée en ville se fait par les Zattere, deux kilomètres de quai longeant le canal de la Giudecca, puis vient le moment mythique : le pont flottant de 170 mètres construit sur le Grand Canal, à Punta della Dogana. Ensuite, la Piazza San Marco et le Palais des Doges, puis les 14 ponts des 3 derniers kilomètres : des passerelles en bois installées pour éviter les marches aux coureurs épuisés, ce qui profite aussi aux poussettes et aux valises à roulettes jusqu'à l'Épiphanie, merci le marathon 👏. L'arrivée se fait Riva Sette Martiri, face à la lagune et au bassin de Saint-Marc. Plat et rapide sur 85% du parcours, franchement corsé sur la fin, et inoubliable sur l'intégralité des 42,195 km.

(Crédit Photo : Marathon de Venise)

De 713 coureurs à 15 000 participants : l'histoire d'une croissance

En 1986, 713 coureurs prennent le départ. En 2005, 7 000 participants au seul marathon. Aujourd'hui, la course est plafonnée à 8 000 dossards pour les 42 km : un chiffre dicté autant par la logistique de traversée de Venise que par le respect de la ville et de ses habitants. S'y ajoutent le 10 km (lancé dans les années 2000 et qui réunit jusqu'à 7 000 coureurs à lui seul), le semi-marathon de Mestre à Venise (introduit en 2022, déjà à 4 500 participants lors de sa troisième édition), et la Family Run créée en 2006 pour ouvrir le week-end aux familles et aux enfants 🧒. Le tout forme un événement de plus de 15 000 personnes sur le week-end, sans que la folie douce de la chose ait jamais disparu.

Les coureurs français, eux, se sont attachés à cette course avec une fidélité particulière et représentent depuis de nombreuses années le contingent étranger le plus nombreux après les Italiens.

L'ambiance, ce truc que les photos ne rendent pas

Il y a une chose sur laquelle tous les récits convergent : l'impossibilité de rendre compte de l'ambiance par des mots ou des images. Les Vénitiens, pourtant peu réputés pour leur enthousiasme face aux grandes foules, se transforment le jour de la course. Ils sortent sur les quais, s'appuient aux fenêtres, descendent au bord des canaux pour crier "Duri i banchi !" ("tiens bon, tu t'en sortiras") aux coureurs qui passent 🏃. Des chœurs chantent à certains points du parcours. Le Parco San Giuliano se transforme en immense zone de soutien populaire 📢. Et l'entrée dans Venise, ce moment où l'on pose le pied sur les pavés de la Sérénissime après 30 km de course, produit quelque chose que les marathoniens qui l'ont vécu décrivent invariablement comme fantastique.

La météo d'octobre contribue au caractère de la course à sa façon. Ciel bleu cristallin et 18°C, brouillard épais sur la lagune, pluie battante depuis le Ponte della Libertà, ou un cocktail des trois dans la même matinée 🍸. Cette imprévisibilité fait partie du contrat vénitien, une ville qui ne ressemble jamais tout à fait à ce qu'on en attendait 🤓.

En 2018, les derniers km du marathon se sont même fait les pieds dans l'eau. Eh oui, Venise, célèbre pour ses périodes de marées haute n'a pas fait dans la dentelle. L'acqua alta a contraint les coureurs à terminer un marathon déjà difficile avec de l'eau jusqu'aux chevilles. Ça pour des souvenirs... 😅

venice marathon | Roberto Trombetta | Flickr

(Crédit Photo : Roberto Trombetta)

Un palmarès qui raconte l'histoire de l'athlétisme mondial

Les premières années d'existence de Venicemarathon sont très italiennes : Bettiol, Milani, Terzer, Goffi côté masculin ; Moro, Scaunich, Bizioli, Fogli côté féminin. La course est alors un bastion transalpin qui commence à peine à attirer les regards de l'élite internationale 🌍. Mais en 1990, quelque chose de particulier se produit.

Gelindo Bordin, champion olympique à Séoul en 1988, deux fois champion d'Europe, accepte de participer "pour quelques kilomètres" afin d'animer l'événement. Sauf que Bordin, une fois lancé sur un parcours de marathon avec des coureurs surexcités à l'idée de partager la route avec lui, ne peut décemment pas s'arrêter à mi-chemin. Il boucle les 42,195 km, s'impose en 2h13'41 et repart avec le trophée 🏆. Le champion olympique qui débarque pour faire un tour et finit sur la plus haute marche, c'est une anecdote que le site officiel de la course ressort avec une tendresse palpable, plus de trente ans après.

L'année suivante, c'est le premier étranger qui gagne : le Portugais Joaquim Pinheiro, après que le favori Francesco Panetta se soit arrêté sur le Ponte della Libertà à cause d'un genou récalcitrant. En 1995, Danilo Goffi signe le record masculin du moment en 2h09'26, puis les années 2000 arrivent, et avec elles le Kenya. Julius Bitok, David Makori, John Bungei... les noms défilent et les temps chutent. En 2009, John Komen établit le record masculin du parcours en 2h08'13, une marque qui résistera jusqu'en 2022 malgré des générations d'élite mondiale sur ce parcours. En 2017, Eyob Faniel signe la première victoire masculine italienne depuis vingt-deux ans dans des circonstances qui méritent d'être racontées : le groupe de tête a suivi des motos-guides qui ne pouvaient pas accéder à certaines ruelles de Venise et a perdu deux minutes 🏍️. Faniel, légèrement décroché à ce moment-là, s'est retrouvé en tête par accident de navigation. Une victoire méritée, offerte par un GPS collectif défaillant

Côté féminin, la domination africaine s'installe avec la même régularité. En 2011, la Kenyane Helena Kirop signe le record féminin en 2h23'37', toujours imbattu à ce jour. En 2021, Sofia Yaremchuk ramène une victoire féminine italienne après vingt-deux ans d'attente, avec une course d'intelligence tactique qui restera longtemps dans les mémoires 📚.

(Crédit Photo : Marathon de Venise)

Ce qui a changé, et ce qui ne changera jamais

En 1986, on s'inscrivait par courrier ✉️. Aujourd'hui, les dossards partent en quelques semaines et la course affiche complet plusieurs mois à l'avance. Les puces de chronométrage ont remplacé les chronométreurs à la main. Les réseaux sociaux ont transformé chaque édition en festival d'images 📲, le pont flottant sur le Grand Canal est probablement l'un des décors de marathon les plus photographiés au monde. L'Expo Village, le village de départ, les navettes, les offres d'hébergement organisées : tout s'est professionnalisé à mesure que la course grandissait.

Mais le fond ne bouge pas. Le pont flottant est toujours assemblé à la main quelques jours avant la course, et démonté dans la nuit qui suit. Les passerelles sur les ponts vénitiens sont posées et retirées chaque année par des équipes qui recommencent depuis quarante ans. La Villa Pisani ouvre toujours ses grilles le dimanche matin. Et les Vénitiens crient toujours "Duri i banchi" depuis les mêmes quais, avec le même mélange d'exaspération affectueuse et de fierté réelle pour cette course qui, une fois par an, transforme leur ville impossible en quelque chose d'encore plus impossible 💫.

(Crédit Photo : Marathon de Venise)

Le 25 octobre 2026

Une édition anniversaire, ça se mérite. Le Marathon de Venise a traversé quarante ans d'automnes vénitiens, une pandémie, des acqua alta mémorables, des records qui ont tenu des décennies et des champions olympiques incapables de s'arrêter à mi-chemin. Elle a grandi de 713 coureurs à 15 000 participants sur un week-end, sans jamais perdre ce qui fait qu'on y revient : courir jusqu'à Venise, c'est différent de tout le reste. Le 25 octobre, la Villa Pisani ouvrira encore ses grilles, le pont sera là, et quelque part entre le km 38 et la Riva Sette Martiri, il y aura ce moment dont on ne trouve pas les mots avant, et dont on parle à tout le monde après.

Duri i banchi. 🦁